Né le 1er décembre 1907, à Oran,
il avait vécu la guerre de 14-18, par toute sa sensibilité d'enfant,
mise à l'épreuve par les communiqués quotidiens relatant les opérations
militaires, les angoisses et les deuils des voisins, le décès de son frère
aîné, juste âgé de 20 ans, engagé volontaire à 19 ans, frappé par
une balle au cœur, aux Dardanelles .
La:. présence quotidienne des blessés : Sa sœur
aînée était infirmière bénévole au service de la Croix rouge
et lui, innocemment, avec sa cousine, jouait " à soigner ",
elle infirmière et lui blessé. Les KRIEGER, dans leur grande ville.
d'Oran, accueillaient chaleureusement les blessés convalescents. L'enfant
voyait leurs plaies mal fermées et entendait le récit de leurs
souffrances, bouleversé par l'horreur du Front et des tranchées.
La propagande n'épargnait pas la jeunesse et répandait
une littérature de haine insupportable. I1 se souvient d'un livre "
pour enfant ", intitulé " Oscar et Rosalie ", où la baïonnette
Rosalie jouissait d'armer le canon du fusil Oscar, pour entrer dan: le
ventre du "BOCHE ".
Pourtant, cette guerre, toute la famille y avait
pleinement adhéré. Personne ne s'était posé de questions sur le but et
la légitimité du conflit : reconquérir l'Alsace et la Lorraine,
justification de tous ces sacrifices. Mais chaque famille était profondément
meurtrie.
La paix revenue, il poursuit ses études. Féru de
littérature et doué pour les langues anciennes, fort latiniste et bon
helléniste, il a la passion des livres et, attiré par la carrière de
bibliothécaire, songe au concours de l'Ecole des Chartes. Mais la
rencontre d'un directeur des Archives l'en détourne : il lui ouvrit son
coffre-fort pour lui montrer, avec une fierté dévot un vieil acte notarié
partant la signature de Ravaillac.
I1 fait ses études de Droit à Alger et à Paris.
Licencié en droit à 30 ans, il accomplit son service militaire
obligatoire (18 mois) au 9éme régiment de Tirailleurs algériens à
Mostaganem. Car l'horreur de la guerre ne lui a pas fait perdre le sens du
devoir.
Grâce à ses diplômes, il est admis sans concours
à l'Ecole nationale des Impôts à Lyon, au moment où s'ébauche la
fusion des administrations des Contributions directes et de
l'Enregistrement. A 1a sortie, il opte pour les contributions directes,
fonctions plus actives et de contacts humains. Titularisé, il exerce en
province, puis de janvier
1936 à juillet 1939 , au Maroc, à la Direction des Finances.
Rentré en France et dans l'attente d'une nouvelle
affectation, la guerre le surprend. Le jour même de la déclaration de
guerre par la France et l'Angleterre, il embarque sur un navire, à
bordeaux, à destination. de Casablanca, pour rejoindre le 1er Régiment
de Zouaves, unité de la 82éme Division marocaine, avec laquelle
il participera aux opérations de guerre en France, de septembre 1939 à
juin 1940.
Dés septembre 1939, il se trouve au nord de la
France, sur la frontière belge. Pendant les mois d'hiver de la « drôle
de guerre ", la tâche de son unité consiste en travaux de défense,
puisqu’ aucune fortification ne prolonge la Ligne Maginot, arrêtée à
Stenay (Vosges Tracés et creusement de tranchées, implantation de champs
de rails, coulée de blockhaus, tout cela dans le froid, la neige, et dans
le terre glacée alternant à la boue.
Travaux suspendues à deux reprises par des alertes.
La première , le 11 novembre 1939, entraînant une puissante
concentration de troupes sur la frontière. La deuxième, plus sérieuse,
1e 20 janvier 1940, décida le Roi des Belges à autoriser les forces françaises
à pénétrer en Belgique. Mais le gel (-20°), blizzard et congères
obligèrent au retrait, le jour même, l'alerte étant d'ailleurs levée.
C'est plus tard , en mai 1940,que KRIEGER comprit,
lorsque les forces françaises, avec leurs meilleures unités mécanisées,
pénétrèrent en Belgique pour tomber dans la nasse, que les deux alertes
avaient été feintes pour démasquer le plan de l'État‑Major Français.
En Mars 1940, la 82ème division marocaine est
transférée en Lorraine, pour prendre position entre Forbach et
Sarreguemines, au débouché de la Serre. Sa mission est de boucher "
un trou " dans la ligne Maginot, dans une zone inconstructible
constituée par les vastes Marais de Puttelange.
En cas d'attaque, les défenseurs, adossés aux
marais, doivent tenir les temps nécessaires à la montée de l'eau,
commandée à ce moment par des vannes, pour rendre la traversée
impossible, ‑ les unités se repliant sur des ponts de bateaux.
Pendant la " drôle de guerre ", ce fut
d'ailleurs le seul endroit où français et allemands se sont combattus
avant l'offensive allemande dans les Ardennes. De mars à mai, l'activité
est constituée par des duels d'artillerie et des accrochages nocturnes de
patrouilles "dans le no man’s land ', comprenant la ville de
Sarreguemines évacuée.
La vraie bataille est déclenchée le 8 mai, par de
violents bombardements prolongés jusqu'au l3 mai. L'assaut final allemand
sur la ligne de résistance est contenu alors, grâce à 1a résistance
des avant‑postes, dont l'un tenu par la l1ème compagnie, celle de
KRIEGER, seul rescapé avec quatre hommes de son unité, sauvant le canon
de mortier de la Cie, divers armements et ..... leurs deux chevaux
ensanglantés.
Leur citation à l'Ordre du Régiment souligne
" leur conduite " élogieuse au cours de la période du 12 au 18
mai 1940 et, principalement le 12 mai, où sous un violent bombardement,
ils se sont " acquittés avec courage, sang-froid et méthode
de leurs fonctions, "et ont permis de récupérer d'importants matériels
de la Cie."
Le 20 mai, le Colonel Fromentin,
Cdt le 1er Régiment de Zouaves portait à la connaissance du Régiment
:" la conduite admirable " de la 11éme Cie qui, encerclée dans
le bois de l'Emerich "
par un ennemi très supérieur en nombre et particulièrement mordant, après
avoir été soumise à un bombardement très violent, a " résisté
du 12 mai (4 heures du matin) au 13 mai matin, jusqu'à " la dernière
cartouche et à l'extrême limite de ses forces. Par son " héroïsme
et son abnégation, elle a dissocié le dispositif ennemi et retardé son
avance."
Relevée par des troupes coloniales et placée en réserve
générale d' armée, pour sa reconstitution, après ses lourdes pertes,
la 82éme division s'est portée,
ensuite, en Champagne, pour couvrir Reims et la route de Paris, lors du
franchissement de l'Aisne par l'ennemi: Arrivée à l'aube, trop tard,
elle s'est accrochée à la .Montagne de Reims, contenant l'avance le
jour, contournée la nuit, se dégageant pied à pied, jusqu'à Epernay. Là
KRIEGER eut mission de rallier des éléments isolés à l'ouest
d'Epernay. Il y réussi, mais coupé de son. bataillon , il se replie avec
un escadron de Dragons porté, jusqu'à Semur, dans l'Yonne ou, pris à
revers et encerclé par des unités blindées, il est fait prisonnier. Par
la suite, il parvint à s'évader, en sautant d'un train en marche,
pendant la nuit.
Pour KRIEGER,
son action combattante s'arrête
là et peut être conclue par les termes de sa citation à l'Ordre de le
82Ème division :" Sous-Officier de grande bravoure. S'est particulièrement
distingué au cours des violents combats livrés par sa compagnie "
les l2 et 13 mai 1940. Le 13 juin., au cours du repli de son bataillon, a
été chargé de récupérer un détachement isolé à Mareuil, au moment
où l'ennemi franchissait le RU des Tarmauds, au pont d'Oiry. A accompli
sa mission difficile et ne s'est replié qu'avec les derniers Dragons portés.
Prisonnier au Camp des Tanks à Troyes, dans
1'Aube, il ne songe qu'à recouvrer la liberté. Un jour, une occasion
semble se présenter les prisonniers alsaciens sort invités à se déclarer,
en vue de leur retour dans leur province. Krieger n'a que quelques heures
pour prendre sa décision. I1 ne sait .pas que, conformément aux
conventions de l'armistice, l’Alsace est déjà incorporée au Grand -
Reich. . Mais il se souvient, opportunément, qu'en 1915, tout
enfant, il a vu apparaître deux cousins de son père, nés après 1870,
l'un médecin, l'autre pharmacien. Incorporés tous deux dans l'année
allemande, ils venaient de déserter et de rejoindre les lignes françaises.
Krieger réalise aussi que, n’ayant pas de domicile en Alsace, son
imposture sera vite reconnue. Il renonce à se déclarer et bien lui a
pris. Car, dés 1941 les alsaciens ont été incorporés dans l'armée
allemande. Ce sont les " malgré nous " qui, pour la plupart, périrent
sur le front de l'Est ou dans les camps de prisonniers soviétiques.
Par convois successifs, le camp se vide. Krieger ne
peut éviter le dernier départ ;" pour faire les moissons dans le
Midi " leur dit-on. En réalité, le train se dirige vers le nord-est,
vers l'Allemagne. Pendant la nuit, KRIEGER saute du train en marche. Après
bien de péripéties, il peut gagner Paris ou il entre caché dans une
benne à ordures de la Ville de Versailles et reçoit l’hospitalité du
chauffeur italien, père lui même d'un soldat français prisonnier.
En voyant, dans un café, sur un calendrier, un
plan sommaire de la France, il découvre l'existence de la zone annexée (l'Alsace)
de zones interdites, de la zone occupée ... et de la zone libre dans
laquelle il décide de se rendre aussitôt.
I1 raconte, avec humour, les péripéties de son
"itinéraire " de Paris à Ruffec (Charente) et le passage
de " La Ligne ".
" J'imaginais que tous les passants, à PARIS,
voyaient que, mon camarade et moi, étions des prisonniers évadés, à
cause des vêtements dont nous étions affublés et, surtout, de nos
"grosses chaussures bruyantes". Car, sur les routes que nous
avions parcourues la nuit, jusqu'à Paris, nous avions eu l'angoisse de
croire que toute la France entendait le bruit de nos godillots. Notre
projet étant de nous rendre à pied de Paris à Bourges, la ville libre
la plus proche de la ligne de démarcation nous décidâmes d'acheter des
chaussures "silencieuses " à semelles de caoutchouc. Nouvelle
angoisse : sur les grands boulevards, en contemplation des chaussures désirées,
nous apercevons, dans le reflet de la vitrine, deux soldats allemands qui,
traversant la rue
Mais une réflexion plus sérieuse nous incite à
prendre le train au lieu de nous promener de longues nuits sur les routes.
Sur nos nouvelles chaussures désormais obsolètes, nous nous dirigeons
vers la gare d'Austerlitz. Autre bouffée d'adrénaline. Les quais et les
bureaux sont encombrés de cheminots allemand en uniforme. Et si on me
demandait, au guichet, une pièce d'identité que je n'ai pas ? Alors je
demande à l' employé :` Je veux deux
billets " pour Rufec ", puis, je me reprends :" Non ,
excusez - :moi , je n'ai ""pas sur moi mes pièces d'identité,
je reviendrai..." Car de peur d'être suspect, je ne voulais pas
demander- s'il en fallait. A mon grand étonnement, - Le cheminot me répond,
avec un accent gouailleur très parisien :" Ya pas besoin de papier...
Alors, je vous les donne ou pas.. ça fait vingt francs."
La même angoisse - ou plutôt le même souci de ne
pas perdre cette liberté toute neuve - les oppresse dans un train où
circulent de nombreux militaires allemands et dont il n'est pas question
de sauter en marche à cause de sa vitesse. Ils se montrent discret, sans
entamer de conversations . Peu avant Ruffec, le wagon s'était presque vidé.
I1 ne restait plus qu'un paysan rougeaud rassurant, auquel KRIEGER pensa
qu'il pouvait s'adresser. I1
lui demanda des renseignements sur la passage de
la ligne de démarcation. Le paysan lui conseilla de poursuivre
jusqu'à Angoulème où il l'attendrait dans la cour de la gare pour le
conduite à sa ferme dont les terres étaient à cheval sur la ligne de démarcatïon.
Dernières émotions : pour sortir de la gare, il faut demander au
guichet un supplément pour le parcours supplémentaire Ruffec -
Angoulême.
KRIEGER se trompe et entre dans un bureau occupé
par des cheminots allemands .. qui
l’orientent vers le bon guichet.
Le lendemain, en plein jour, KRIEGER franchit en
courant la ligne de démarcation et pénètre dans les bois de la zone
libre, accompagné du paysan qui prenait le risque d'être arrêté au
retour.
En approchant d' Angoulème, sa joie, une courte seconde, se change
en panique. Sur un panneau rustique, à l'entrée d'une allée menant à
un château, lit : FORBACH" Quoi ? encore la "poche de Forbach"
et Sarreguemines " où il a combattu en mai ? Non, la Charente était
le département d'accueil des réfugiés de MOSELLE. L'évasion de KRIEGER
avait une heureuse conclusion..
De retour en France, dans la zone libre, après son
évasion, KRIEGER reprend ses fonctions d'Inspecteur des Contributions
directes, à Condom (Gers)
I1 ne s'explique pas l'armistice et estime que le
gouvernement aurait du se replier en Algérie et continuer la lutte, aux côtés
de l'Angleterre , en s' appuyant sur son immense empire colonial et dans.
l'espérance légitime du futur soutien des Etats Unis.
Il devait réaliser assez vite que les conditions
favorables la poursuite d'un tel combat étaient impossibles, sans l'appui
d'une puissante industrie d' armement. Il fallait donc accepter,
provisoirement la défaite. Evadé, il se fait discret, même s'il
critique le vote des Chambres du Front populaire, issues des élections de
1936, et ou siégeaient soixante‑dix pour cent de parlementaires républicains.
Toutefois , l'armistice étant consenti, le choix
du Maréchal Pétain lui parait le seul qui puisse convenir aux français
et aux allemands. Malgré son cléricalisme et ses penchants réactionnaires,
Pétain est le seul candidat assurant l'unité nationale. Churchill
craignait lui aussi que la division n’amène une " bataille intérieure".
Pour KRIEGER, ce n'était pas une adhésion à Pétain. La voix des armes
avait parlé . Mais il fallait encore tenir et le vainqueur de Verdun,
incarnant l' épopée militaire de la première guerre mondiale, et à la
gloire encore incontestée, pouvait seul réunir les français. Qui, du
reste, voulait du fardeau d'un gouvernement de la défaite ? Personne ne
s'était présenté et Daladier ou Reynaud ne pouvait
être écoutés des allemands. Les parlementaires, en désignant Pétain,
en avaient conscience, quand l'un d'eux, après le vote, déclarait :''
Nous avons refilé le paquet au vieux: "
Mais défaite ne voulais pas dire collaboration.
Par son évasion; KRIEGER manifestait sa volonté de recouvrer la liberté,
bien sur, mais de résister au nazisme et à la fatalité de la défaite. Il faut commencer à vire les
temps difficiles dans une
France vaincue et morcelée. Les
privations, la faim, la séparation des familles, l’absence des
prisonniers, le doute sur l'avenir, l'opportunisme, démoralisent et
divisent les Français.
Certains perdent le sens de la solidarité et de
l'honneur. Le bruit court que les évasions entraînent des représailles
contre les prisonniers restés dans les camps. Des épouses malheureuses
interpellent des évadés. I1 y a des dénonciations. KRIEGER en est
averti.
Lors de la constitution du Service d'Ordre Légionnaire
(SOL), on s'efforce, sans succès , de le faire adhérer :" puisque
vous êtes fonctionnaire, vous devez obéir aux ordres du Maréchal "
Il subit les pressions du Marquis de Caussade, Président de la Légion,
et des négociants qui s'enrichissaient dans le commerce des eaux-de-vie
d'Armagnac, vendues au prix fort, jusqu'à épuisement des réserves, pour
les besoins des troupes allemandes, enlisées dans les neiges de Russie.
Il se confie à son ami, le docteur Deyris, fils de
l'ancien député des Landes, et chef clandestin d'un des deux réseaux de
résistance du Gers (l'autre étant le réseau communiste des
Francs-Tireurs et Partisans). Ce dernier appuie sa volonté de s'éloigner..
Grâce à ses relations, avec J.Vaujour, ce dernier lui propose de prendre "le large " comme sous-préfet de
Corte.
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