Dès son arrivée à Corte, Georges KRIEGER réalise
rapidement les difficultés qui l'attendent, dans cette petite sous-préfecture
de montagne, de culture rustique, au coeur d'une Corse où l'occupant
italien a déployé un corps d'armée de quatre-vingt-dix mille hommes.
Le général MAGLI, commandant ces troupes, réside
à Corte, dans une villa sise en face de la sous-préfecture. Son état-major
est installé dans un hôtel réquisitionné et les directions des
services disséminées dans divers immeubles de la ville.
Parmi ces services,
deux sont d'une importance primordiale: le service d'information, l'OVRA,
centre de contre-espionnage et véritable Gestapo italienne, dont le
PC est à Ajaccio. Le deuxième, principal adversaire du sous-préfet, est
l'Office politique, organe politique et militaire, dirigé par un officier
de Carabiniers, c'est à dire de gendarmerie, le colonel QUERCIA, qui fait
régner la terreur.
La population, dans sa quasi généralité, était
inclinée à la résistance. Mais la situation restait trouble. Les
divisions claniques persistaient et pesaient sur les options nationales.
Elles expliquaient, par exemple, pourquoi 1a municipalité de Solana était
pour la Révolution nationale et celle de Vénaco, contre. Il est vrai que
le Sénateur-Maire de Vénaco, radical-socialiste, qui avait voté
contre la désignation du Maréchal Pétain, était placé en résidence
surveillée pas les Italiens.
Pourtant, à Corte, autour de la Secrétaire générale
de la sous-préfecture, Marianne Arrighi, qui était toute dévouée
à Paul Giacobbi et à la cause gaulliste, s'était constitué un petit
noyau de patriotes. On pouvait y compter aussi Me de
Moro-Giafferi, radical-socialiste, farouche adversaire de Vichy, étroitement
surveillé par l'0vra dans sa résidence du Cap Corse, mais en rapport
avec las partisans de Paul Giacobbi.
I1 est vrai que, dès sa prise de fonctions, G
Krieger avait été invité
par Francois Piétri, sénateur
de la Corse, ancien ambassadeur de France en Espagne, "à prendre d'étroits
contacts "avec Pitti-Ferrandi " également sénateur de la Corse
et, de plus Conseiller national à Vichy, connu pour ses convictions
collaborationnistes et son soutien à la Révolution nationale.
Conseil dont il s'était bien gardé, résolu, dés
l'abord, à remplir ses fonctions autrement que l'entendait le régime de
Vichy. Sa détermination est d'autant plus forte de se concentrer
sur la protection de la population contre l'occupant et de préparer la
Libération.
Mais il est seul, face au Haut Commandement
militaire italien. Lui, nouveau et jeune sous-préfet de 34 ans,
représente directement le gouvernement français, dans une totale
responsabilité. Les directives de Vichy n'arrivent plus ou, pire, ne
correspondent pas ses conceptions.
S'il incarne seul l'autorité de la France, c'est
à lui d'affirmer les valeurs républicaines contre l'outrecuidance et
l'oppression de l'occupant. Lui seul peut et doit assurer la protection de
la population, maintenir l'ordre malgré ses faibles moyens, pour éviter
que les Italiens ne s'en chargent.
Pour ces tâches, à défaut d'ordres ou de
conseils, c'est sa conscience seule, sa culture. qui le guident :"
son éthique se plaît-il à souligner. La raison de son choix, sa résolution
qui parfois frise l'inconscience, il les puise consciemment dans son
humanisme protestant.
Ainsi se rend-il auprès du général en chef pour
protester contre l'exécution de Mondoloni :" Je n'étais mandaté
par personne, sinon par ma conscience." Avec le sous-préfet de
Bastia, Lecène, qui fut rappelé par Vichy, à la demande des Italiens en
mai 1943, il ne manque pas de faire valoir, avec une passion qui devient
agressive, le point de vue français.
" Mai il n' est pas possible de rendre l'
atmosphère de ces journées dont. toutes les heures étaient faites de
" colère et d'indignation, où tout devenait prétexte à
protestation, à affirmation de notre foi dans la dignité et les droits
de l'homme." Cette "foi" en la résistance et la
libération,
il la renforce dans les nombreux contacts avec ceux , gaullistes ou résistants,
qui savaient "voir poindre l'aube " encore lointaine, mais assurée
de la Liberté
Il doit multiplier ses pressions contre l'OVRA et
l' OFFICE POLITIQUE , qui sont particulièrement actifs au printemps
1943 : tous les communistes, ou prétendus tels son:t arrêtés par
les italiens et détenus en Corse ou déportés à l' île d'Elbe. Ils
figurent en tête des listes d'otage de la police italienne. Leur sort est
entre les mains du Colonel QUERCIA à Corte, officier de carabiniers, qui
se donne des allures de Prussien, avec ses bottes vernies, son
monocle, sa morgue insupportable. Mais dépourvu de la politesse
glacée du hobereau , il était particulièrement
insolent et irrespectueux. Nos
entrevues, trop. fréquentes à mon gré, mais nécessaires pour obtenir
des libérations, " étaient d'une violence inouïes, toujours
dramatiques à cause des destins qui étaient en jeu. Parfois après avoir
plaidé en vain, je me réfugiais dans l'ironie, ce qui n'arrangeait
rien... Ce colonel Quercia me paraissait, au fond, être un poltron. Il
avait toujours un pistolet sur sa table. Un jour, excédé, j'ironise
d'abord, puis je réclame qu'il le fasse disparaître quand il :ne
recevait, puisque moi, je n'étais pas armé. Pourtant j'obtins quelques
libérations."
Défendre la cause des prisonniers politiques
internés fut sa plus lourde tâche. I1 obtint pourtant la libération
des jeunes communistes. C'est ainsi que BALDACC I, (futur président
le l'Association des Déportés et Prisonniers politique de Corte),
GERARDI, (fils du Président de la Ligue des Droits de l'homme), CHRITIANI
(secrétaire du Parti communiste) furent sauvés.
Les épouses de deux déportés à l'1le d'Elbe, madame MUSSO et
madame ZICAVO témoignent de l'intervention tenace, de la violence indignée
du sous'préfet face à Quercia qui refusa de libérer leurs maris.
KRIEGER s'excusa auprès d'elles, en sortant de l'entrevue, d'avoir peut-être
mal servi leur cause en se laissant emporter.
Il n'hésite pas à critiquer ouvertement
l'occupant dans ses rapports mensuels :" I1 régnait, sinon dans tout
l'arrondissement, du moins à
Corte, une agitation provoquée par des mesures de contrainte intolérables
: saisies de postes de radio, condamnation pour audition des émissions
anglaises, mesures d'internement ou mises en " résidences forcée
pour " menées gaullistes " ou pour " agitation "
communiste ".
Il intervient auprès des Italiens pour les motifs
les plus divers : pillage de récoltes, vols de pneus, réglementations
vexatoires ou abusives . Nul ne peut pénétrer en Corse , ni en sortir,
s'il n'a pas obtenu le visa de l'Office politique de Corte. En intervenant
systématiquement à l'occasion des demandes de visas, il put, soit faire
entrer, soit faire sortir, de nombreuses personnes qui avaient des raisons
" inavouables à l'ennemi " de changer de résidence.
Chaque soir, rappelle-t-il, " il y avait le
couvre-feu et c'était Quercia qui délivrait les sauf‑conduits
permettant de circuler après 20 heures. Autant dire qu'il y en avait
peu... Les carrefours routiers,
dont les plus importants sont coupés par des chevaux – de - frise et
tenus par des postes militaires, sont contrôlée sévèrement "
Mais, pour nous, la crainte tenait à l'énervement des sentinelles. Elles
étaient tellement paniquées, que fréquemment, des ânes en batifolant,
ont déclenché d'ahurissants tirs
de barrage " avec fusées éclairantes. Au point que certains
projetaient ironiquement l'érection d'un monument à la mémoire des ânes
corses tombés pendant l'occupation.
Dans cette ambiance tendue, mais où le sang-froid
corse l'emportait, G Krieger
sut gagner la confiance des villageois qu'il visitait, au prix de pénibles
trajets, en recherchant le contact personnel avec les maires et les
responsables locaux et conforter ensemble l'espérance.
Content de toute adhésion, entouré de son
personnel qui, avec Marianne Arrighi, le soutient et le suit, il peut, en
juillet 1943, dresser un tableau de l'opinion publique corse : " Au cœur
de la Méditerranée, elle comprend peut-être mieux que le Continent
l'importance des batailles en Afrique du Nord, Sicile, Malte, et la
mondialisation de la guerre, l'aide américaine . . .Elle sent que la libération
monte du sud, vers la Corse..."
Chargé du maintien de l'ordre il doit donner
l'exemple. Malgré les faibles rations alimentaires, même si la faim le
tenaille bien souvent, il n'a jamais été fragilisé. Exposé aux
propositions des Italiens, il refuse tout ravitaillement personnel. Ne
fumant, ni lui même, ni aucun membre de sa famille, il ne prend pas la
carte de tabac, pourtant précieux moyen d'échange (il y a en Corse deux
cartes de tabac cumulables, celle ce la Régie et celle de la
fabrique de cigarettes Bastos).
A Corte, il peut, sans complexe soutenir et
s'entretenir avec les gaullistes :Manzi, pharmacien, Mme Ardent , M.
Andreani .
« Ensemble,se souvient –il , nous ouvrions des fenêtres
sur l'extérieur, nous échangions des nouvelles et des espoirs, nous préparions
des drapeaux alliés et des fanions à Croix de Lorraine. Mme Ardent osa même
emporter de la sous-préfecture à son domicile un grand drapeau
anglais, qui orna son balcon, place Paoli, lors du premier voyage de De
Gaulle à Corte."
I1 avait d'autres amis résistants : M. ANGELINI,
M. GIUNTINI, M. MARI, directeur
d'école, M. GERALDI, instituteur, président de la Ligue des Droit de
l'homme, le docteur BATTESTI, M. OTTAVIANI, entreposeur des Tabacs. ils
furent tous membres du Comité d'arrondissement du Front national.
A Ajaccio, il avait lié amitié avec le docteur
SETA, délégué de l'Entraide
française pour la Libération. Et surtout avec Me Vincent de
MORO-GIAFFERI et son cousin, Me MONTERA, maire de Bastia.
Pour Georges KRIEGER,"être et agir en résistant,
c'était un tout. c'était " normal ". Pourtant, les risques
encourus étaient grands. Même si les Italiens, au début, avaient ménagé
le corps préfectoral, ils avaient exécuté Fred
SCAMARONI, puis brisé l'action en faveur de la résistance de RIX,
sous-préfet de Bastia, puis de RAVAIL, sous-préfet de Sartène, en les
expulsant, l'un après l'autre, sur le continent.
Par cet espionnage de jour et de nuit, le
commandement italien, malgré les précautions prises, a dû parvenir à
la certitude que la sous-préfecture de Sartène servait de relais et,
parfois de cachette à des agents de la résistance, locaux ou en mission.
C'est ainsi qu'en pleine nuit, le général MAGLI
par téléphone, informa Krieger de sa décision d'expulser Ravail de la
Corse. Il lui demanda d'informer immédiatement
M. BALLEY, préfet à Ajaccio, de cette décision, afin qu'il
en fasse part à l'intéressé, en précisant que ce dernier devait
quitter immédiatement Sartène, se rendre à Ajaccio, monter à
bord de la " Ville d'Ajaccio " et ne pas en descendre jusqu'au départ
du navire.
Le préfet demanda alors à Ravail de venir sans délai
à Ajaccio, " pour raisons graves ", sans préciser le vrai
motif, ni, surtout, les contraintes auxquelles il allait être
soumis‑ A son arrivée, Ravail fut donc " bouclé " dans
sa cabine et renvoyé_ tel quel en France.
Affecté en disgrâce au poste de sous-préfet de
CERET, il revint en Corse comme préfet, en 1945. Ce n'est que des années
après, évoquant ensemble cette époque, que Ravail apprit par Krieger
les conditions imposées, que le préfet avait cachées à l'intéressé,
sans doute par crainte d'une rébellion de ce dernier.
Responsable de l’autorité française, il garde-
sauf pour les contacts de service indispensables - ses distances vis à
vis des Italiens qui pourtant le sollicitent. I1 réduit les
manifestations officielles, sauf pour la Fête des mères du 30 mai
1943,(qui fut endeuillée par le torpillage du "Général
Bonaparte"), au cours de laquelle il tint à manifester
publiquement sons soutien aux familles des victimes, en assistant également
aux cérémonies religieuses .
Dans son rapport mensuel, il manifeste
à cette occasion, son souci de la politique de présence de la
France, face à l'occupant :
" Etre absent serait laisser le champ libre à " toutes les
exactions". Cela lui permettait d'insister sur la fraternité nécessaire
en ces temps de repli et de douleur. " J'ai le sentiment que cette réunion
très simple et familiale (la Fête des mères) a constitué une réconfortante
" manifestation de l'esprit d'entraide."
Contre sa volonté, il est obligé d'arrêter ses
visites communales, faute d'essence et de pneu. Muni de trois roues de
secours, il lui est arrivé de rester en panne, parce qu’il avait crevé
quatre fois sur les routes défoncées. Mais il maintient les visites
cantonales, parfois à dos de mulet, gardant ainsi les contacts nécessaires
avec les notables locaux, pour connaître leurs problèmes et fortifier
leur foi dans la libération.
Pourtant, à Corte, sévit un actif représentant
de la collaboration, en la personne d'un
nommé Pantalacci. Fils
d'un commandant français (Commandeur de la Légion
d'Honneur),‑ qu'il a rallié à ses idées, cet homme d'une trentaine d'années, est le
porte-parole du PPF, le thuriféraire de Jacques Doriot et de Pierre
Laval. Il s'accommodait très bien de l'annexion annoncée de la Corse par
l'Italie. Mussolini était son héros. Il ne savait sans doute pas que le
Duce avait dit :" Je prendrai le nid mais je ne garderai pas les
oiseaux." Il se rendait à la Citadelle, siège des Carabiniers, pour faire son rapport journalier , dénonçant
sans ménagement ses compatriotes, allant
jusqu'à revêtir l'uniforme de carabinier pour participer à
des perquisitions et à des arrestations. Il n'épargnait pas Georges
Krieger et à tout bout de champ, il venait l'avertir des doléances et dénonciations
qu'il adressait contre lui "au Président Laval ". Un jour,
parce que le Sous-préfet ne paraissait pas du tout impressionné,
il lui déclara :" Je vais aller à Rome, voir le Duce. Ma
valise est prête. Il me recevra..."
Pantalacci reprochait surtout à Georges
Krieger de ne pas avoir encouragé la création du Service d'Ordre légionnaire,
le SOL. Un jeune homme ,à vocation policière, avait formé un petit
groupe et vint offrir ses services au Sous-Préfet qui lui déclara, à sa
grande surprise:" Je vous
dis tout de suite : j'ai ma police qui me suffit. Alors, s'il vous plait
,pas d'initiative, pas de patrouilles, pas de port d'armes et tout ira
bien..."
De même, Georges
Krieger fut certain
que les écoutes ont provoqué, peu après, l'expulsion de Lecène, sous-préfet de Bastia, déjà très suspect aux regards de
l'occupant . Car, après le départ du préfet Ballay rappelé sur le
continent, Lecène assura l’intérim, mais sans quitter Bastia. Ce qui nécessita,
entre les deux sous – préfets
des conversations de service, par téléphone ,longues et fréquentes ;
ce qui , malgré certaines précautions " oratoires ", entraîna
des imprudences inévitables et révélatrices pour l'occupant italien .
I1 est arrivé à G . Krieger de raccrocher brusquement, après avoir dit
: " on " nous écoute !"
I1 pense que la Libération proche lui a évité le
même sort .Car, de ces écoutes, il eut la confirmation personnelle dans
les circonstances suivantes . Le
maire de Vivario avait organisé un vin d'honneur, avec remise d'un objet
d'art, pour remercier le colonel d'un régiment hippomobile italien ,
stationné dans sa commune,. de la réalisation d'un réseau d'adduction
d'eau, permettant d'abreuver les nombreux chevaux de cette unité. Ces
travaux bénéficiaient également à la population, après tout ,juste
contre partie des contraintes de l'occupation.
Cependant, informé, G. Krieger, par téléphone,
admonesta sévèrement le maire, lui disant que s'il avait eu raison de ne
pas s'opposer aux travaux - ce que le sous-préfet lui-même lui avait
conseillé - Il était inconvenant " de dire merci " surtout de
cette manière publique et fâcheusement « amicale ».
Peu après, le Colonel Quercia, agressif, fit
allusion à ces faits devant le sous-préfet. Mais cette conversation
avait été également écoutée par les postiers de Corte, pour le compte
du Front national. Car G
.Krieger eut la surprise amusée d'en trouver le texte" intégral
" dans le dossier d'épuration établi à la Libération, contre le
maire de Vivario, qui avait persisté à s'afficher dans les lieux publics
en compagnie d'officiers italiens.
Quant
aux expulsions, elles interviennent dans un climat d'incertitude de
l'opinion, fait de l'alternance d'espoir
d’espoir et de
doute.
G .Krieger, analysant cette opinion publique
hypersensible, relève que le déroulement des opérations militaires en
Afrique du Nord
et les phases de la. lutte ont été suivis avec un intérêt
passionné. La prise de Tunis et la liquidation de cette
campagne à l'avantage des Anglo‑saxons ont provoqué une
satisfaction non dissimulée. .Le succès n'a pas manqué de renforcer les
sentiments anglophiles
et pro-américains de la majorité de la population.
Au lendemain de la prise de Tunis, un débarquement
en Corse était généralement tenu pour imminent. I1 en est résulté
pendant plusieurs
jours une sorte de fièvre .Le Sous- Préfet ajoutait que " la
nouvelle du torpillage du Général Bonaparte " avait été ressenti
avec une émotion intense par la population. et une stupéfaction d'autant
plus grande que sa confiance à " l'égard des prochaines entreprises
anglo-saxonnes était à son comble
depuis les évènements récents d'Afrique du Nord..
Il observe un revirement de l'opinion à l'égard
l'Angleterre, coupable du torpillage et, toujours dan son rapport
mensuel, signale que "
symptomatiquement, au cours d'une discussion dans un café de Corte entre
gens de milieux divers, le " supporter "de l'Angleterre a manqué
d'être mis à mal par l'unanimité des inter locuteurs .Il n'est pas
douteux que les partisans les plus obstinés des Anglo-saxons ont du mal
à justifier cet acte " criminel et qu'ils éprouvent une gêne
non dissimulée."
Dans ce climat de dramatique incertitude, G.
Krieger est informé par :M. . Pancrazi, président de la Chambre d'
Agriculture de la Corse, proche parent de Maître
de .Moro-Giafferi, que des notables corses, proches de Sénateur
Pitti -Ferrandi, venaient de tenir, à l'instigation de ce dernier, une réunion
" secrète ", au cours de laquelle il fût constaté et admis
comme une évidence que la sort de la Corse était consommé, qu'elle
serait italienne et qu'il convenait de se préparer dès à présent
."' pour être du bon " côté. " !
En raison de la qualité de son informateur, G.
Krieger prit la mesure des conséquences défaitistes de ces prises de
position. au moment même où fléchissait le moral de la population. Il décide
d'y apporter un démenti public sur "le territoire " de celui
qui en est l'auteur.
Il organise une réunion dans la mairie de Pietra-di-Verde,
chef-lieu du canton dont Pitti-Férrandi était le conseiller général.:En
présence des autorités rassemblées, conseil municipal, notables,
fonctionnaires, anciens combattants, après un dialogue familier sur 1es
problèmes d’actualité, il
déclara en substance :" j ‘entends des rumeurs qui circulent,
selon lesquelles le sort de la Corse est fixé, qu'elle serait italienne,
et qu’il convenait de se préparer pour être du « bon côté
« .. Je comprends votre angoisse
devant de tels propos. Car j'appartiens à une vieille famille
alsacienne qui a préféré l'exode à l'occupation allemande. :Je vous
affirme que ces rumeurs sont sans fondement et que la Corse est et restera
française."
Cette déclaration, enrichie du terme "
odieuse « , fut
relatée dans l'hebdomadaire " La Gerbe "
d'Alphonse de Chateaubriant
(N° du 25 novembre l943, dans l'article intitulé
L'organisation du Service
du travail obligatoire s' imposait alors
et ne pouvait être éludée. La seule réplique consista à retarder, par
tous les moyens, sa réalisation . D'abord par la lenteur apportée au
recensement et à l'établissement des listes des jeunes qui y étaient
astreints.
Ensuite, par la renégociation
des conditions d’emploi, avec le Général du Génie italien qui
siégeait à Corte. G.Krieger
fit admettre, dans un premier temps, que les jeunes accompliraient leur
temps en Corse et en aucun cas sur le continent (d’où ils auraient pu
être envoyés en Allemagne .) Ensuite, en aucun cas les travailleurs ne
pourraient être employés sur des chantiers de construction de routes
stratégiques ou d'intérêt militaire
et notamment pour un projet de construction d'une
route stratégique traversant
la Corse d'Est en Ouest .. Enfin, le choix de l'emplacement du camp fut
l'objet de recherches scrupuleuses, avant de se fixer sur Bocognano.
L'aménagement du camp : terrassements,
constructions, équipements , tâche de l'Ingénieur en chef des
Ponts et chaussées,
fut l'occasion pour ce dernier de déployer des trésors d'imagination
pour ralentir les travaux e t retarder l' ouverture du camp. : "
On a traîné les pieds..." Jusqu'à ce qu'au cours d’une ultime
conférence, le chef italien du Génie, bien qu' habituellement plutôt
jovial, entra dans une violente colère, menaçant
ses deux interlocuteurs, le sous-préfet et l'ingénieur en chef, "de
les envoyer à Elba » :(l'île d'Elbe) ,siège du camp de
concentration italien).
Le seul camp ouvert, en définitive, fut celui de
Bocognano. Les jeunes gens, convoqués pour le 20 juillet 1943 répondirent
à la convocation,- à l'exception d'un seul - et sans incident. Mais,
quelques jours plus tard, Krieger était informé, un matin, par la préfecture,
que de nombreux jeunes s'étaient évadés, avaient pris de train en
direction du Nord et qu'il fallait les intercepter en gare de Corte. .Le
sous-préfet fit cerner la gare par les gendarmes et rassembler les jeunes
à leur descente du train. " J' ai l'ordre de vous arrêter, dit- il
et de vous renvoyer au camp où vous serez considérés comme des
prisonniers. Alors je vous dis « :allez
d'abord chez vous, en permission de 24 heures, dans vos familles
.Puis revenez au Camp. Ce ne sera plus long et la liberté est proche
". Il ne pouvait- mieux dire, guetté par les espions de l'
Ovra et du PPF .Très peu revinrent au camp, la plupart se cachant dans
leur famille ou d'autres villages. Ainsi se termina la piteuse tentative
de STO.
La Résistance économique
Avec le ravitaillement, c'était bien "faire
face à une situation hors du commun " : administrer l'urgence,
ravitailler la population semblait un tour de force, alors qu'il n'y avait
par semaine que trois jours de farine... 150 grammes de pain par jour,
alors que la ration officiellement était de 350 grammes. 90 grammes de
viande par semaine... ou quinzaine. Seuls les tickets de pain et de légumes
secs étaient honorés en partie. En raison de blocus anglais, la Corse
manquait de tous les produits industriels qui venaient en totalité du
continent. Plus de pneus ni de pièces de rechange, plus d'essence, plus
de chaussures, de vêtements, de tissus. La Corse s'acheminait vers la
famine et la paralysie totale, en ce mois de juillet 1943. " La
situation alimentaire devenait critique; les bateaux se faisaient rares.
La " Corse se sentait de plus en plus isolée, coupée de la Mère
Patrie, par le blocus maritime " note le sous-préfet.
Aussi ce dernier doit-il se battre au corps à
corps avec les Italiens, pour ses administrés, en l'espèce pour la
population toute entière de la Corse. I1 vient " exiger " des
autorités d'occupation ,parlant "d'avances ", farine et fuel,
annonçant des troubles graves si les boulangeries se ferment.
" On vivait par quinzaine. » I1 n'y
avait plus que la moitié de la
ration normale, plus de fuel pour le boulanger, plus d'essence. Ces
démarches alimentaires, moins nobles que la résistance politique,
en apparence, l'étaient tout autant, permettant de maintenir l'unité et
le moral des Corses, qui auraient pu être tentés par les
sirènes de la collaboration et du marché noir.
Car il n'y avait plus de marché public, plus de légumes
frais, plus de distribution de viande. L'abattage clandestin sévissait
partout, les paysans refusant de livrer les contingents imposés, sur un bétail
en stabulation libre,
difficile à capturer... sinon à la carabine ! " Comment
voulez-vous capturer ces bestiaux, qui font " du cent à
l'heure dés qu'ils voient un chrétien " lui répondit valablement,
un jour, le Contrôleur du Ravitaillement à qui G Krieger avait fait des
remontrances.
Ce dernier sollicitait constamment l'Intendance
italienne. Les livraisons de farine étaient parfois remplacées par des pâtes.
Alors, il faisait observer qu'on était encore en France et que les Français
sont " mangeurs de pain: ". La farine et le mazout lui furent
donnés pour2 ou 3 jours seulement, l'obligeant à renouveler ses démarches
humiliantes. En le faisant, il avait l'impression étrange de remplir
l'office d'un consul chargé de 1a défense de ses nationaux à l'étranger,
plutôt que d'un sous-préfet proprement dit.
Entre mai et juin 1943,12.000 quintaux de farine
furent ainsi " avancés" par les Italiens. Finalement, ils ne
furent ni restitués, ni payés.
Encore lui faut-il faire convoyer par la
gendarmerie les trais chargés de farine attaqués par des pillards.
Souvent, des prélèvements faits dans des sacs ont été remplacés par
du ...sable.
La vie, en Corse, en 1945, devenait
pourtant angoissante, d'autant plus que les relations avec le continent, déja
précaires en raison de l'insularité et des dangers de la guerre
navale, étaient presque inexistantes.
Malgré les escorteurs italiens, "
l'Oasis" est torpillé le 26 février 1943, le trafic est suspendu du
ler au 13 mars 1943. Le" Général Bonaparte", torpillé le 9
mai 1943, coule en quelques minutes, entraînant l'épouse et le fille
adoptive du préfet d'Ajaccio - ses deux filles étant saines et
sauves ainsi qu'une quinzaine d'habitants de l'arrondissement de Corte et
de nombreux insulaires.
Le 26 juillet 1943, le "Château Yquem"
est torpillé à son tour, à la sortie du port, et le "Cap
Corse", du même convoi, s'échappe de justesse, en faisant demi-tour.
La Corse subit un véritable blocus anglais. Elle
ne reçoit plus aucune aide de la métropole.
Aussi, quand un navire par
aventure, parvient à forcer le blocus, c'est une foule
qui s'aligne le long du quai et contemple, silencieuse et
recueillie, avec une émotion intense, ce messager de la
patrie perdue. L'ennemi, c'est donc l'occupant italien, dont l'omniprésence
est obsédante.
L'ironie,
à défaut d'autres, est l'arme favorite. On rit bruyamment au passage
ridicule des bersagliers, qui défilent au pas de gymnastique, casques
emplumés et cors de chasse . Les plumes de coq noires des casques sont
d'ailleurs des trophées que
filles et garçons parviennent parfois à couper, dans l'obscurité des
salles de cinéma. Car, où qu'ils aillent, et inconscients du ridicule,
les soldats ne quittent pas la tenue de combat. En promenade, au café, au
cinéma, à la messe même, ils portent fusil et baïonnette, avec
parfois, des grenades attachées à la ceinture. Par ces consignes,
le commandement traduit un sentiment d'insécurité permanent.
Pourtant, la cohabitation, facilitée par une
parenté de langue ne comporte pas de graves frictions. La consigne de la
résistance est, d'ailleurs, d'éviter les actions qui, pour l'instant
sans profit militaire, ne pourraient qu'occasionner de cruelles représailles.
Dans
les campagnes, parfois, le soldat italien, nostalgique de son champ,
laboure celui du paysan corse qui le loge et qui, assis, " fume
,flegmatiquement, sa pipe devant sa maison. Le corse reste
néanmoins sur sa réserve. Il n'y a pas de véritable cordialité même si quelques histoires de filles attristent des
villages.
Cependant, les évènements se précipitent. Le 25
juillet 1943, le Maréchal BADOGLIO prend le pouvoir, succédant à
Mussolini en fuite. Le 8 septembre, à 19 h 30, la radio de Londres
annonce que l'armistice est signé avec les Alliés. Le 9 septembre, les
dirigeants du Front national décident de déclencher l'insurrection,
occupent la préfecture à Ajaccio et proclament le rattachement de la
Corse à la France libre.
Ils suspendent le préfet, non sans lui avoir fait
signer, au préalable, un arrêté instituant un Conseil de préfecture,
à prédominance communiste, composé de trois " moscoutaires ",
d'un giraudiste et d'un gaulliste, et qui est, en fait, le Comité départemental
du Front national.
L'arrêté confère un droit de police audit Front
national, organise la censure et prévoit la publication de communiqués,
rédigés par le pouvoir insurrectionnel. I1 ne craint pas de prévoir la
peine de mort contre les accapareurs.
On est loin de la légalité républicaine normale.
Selon G.Krieger l'explication de semblables débordements se trouve dans
un ordre du jour, voté un peu plus tard, à mains levées, par les
patriotes d'Ajaccio, réunis au nombre d'un millier et noyautés par les
communistes. On y lit, notamment, que :" Est légal tout ce que le peuple exige et impose..."
Des Comités d'arrondissement sont constitués dans
les Sous-Préfectures de BASTIA et SARTENE, dont les sous‑préfets
sont suspendus. Seul G. Krieger, sous-préfet de Corte, acclamé par la
population rassemblée devant la sous-préfecture, est confirmé à son
poste par le Comité départemental.
Au cours de toutes ces opérations, les résistants
ont opéré à découvert dans le zone où prédominent les Italiens. Ils
sont armés de des mitraillettes parachutées et de fusils-mitrailleurs.
Ils occupent les commissariats de police et les principales mairies.
Le même jour, le Commandant COLONNA d' ISTRIA
alerte Alger, par radio :" Ajaccio s'est soulevée. Insurgés maîtres
de la ville. " Les Italiens ne résistent pas. On se bat à Bastia.
La Corse demande l'aide de
l'armée. En fait, note G.Krieger, les Corses sont déterminés à lutter
seuls, car, pour eux, le 9 septembre est le jour de la LIBERATION,
conquise sans aide extérieure, par le seul soulèvement insurrectionnel
de toute l'île.
L'aide de l'armée ne commencera que le 14
septembre, symboliquement d'abord, avec l'arrivée du Corps franc (créé
par Giraud en vue du débarquement
prévu antérieurement et repoussé) accompagné du nouveau préfet
de la Corse, Charles LUIZET, puis massivement, par le débarquement d'unités
du l9ème Corps d'armée d'Alger du général Martin.
'Les francs-tireurs, de leur côté,
ne restent pas inactifs par leur présence, ils contribuent à
calmer l'attente de la
population. A plusieurs reprises, descendant sur la plaine orientale, ils
attaquent , par surprise, des campements militaires allemands, leur
occasionnant des pertes. Ces
harcèlements entraînent, en représailles
des bombardements aériens sur des villages de l' intérieur. Et
l'annonce de ces nouvelles victimes civiles accroît l' anxiété générale.
Le maintien. de l'ordre est difficile, dans une
population surexcitée et de plus en plus agressive à l'égard des
Italiens qui , d'ailleurs, se montrent à peine .
Un incident très
grave est alors provoqué par le
responsable du P.P.F.,
Pantalacci_ Celui-ci. continuait à se rendre ostensiblement, chaque
matin, au Quartier Grossetti, dans la citadelle, pour faire son
" rapport " au major Ortona , commandant les
carabiniers royaux.. Car, s'il a décidé, avec le Comité d'
arrondissement, des premières mesures
contre les collaborateurs, G. Krieger avait
laissé le soin aux résistants
de neutraliser :Pantalacci.
Attaqué par
deux d'entre- eux, il avait lancé une grenade, les blessant, tous les
deux, en s’enfuyant pour trouver refuge auprès d' Ortona .
L'émotion causée par cette nouvelle se traduisit
par une imposante
manifestation à la nuit. tombée:. Des chenillettes italiennes, intervenant
maladroitement , ouvrent le feu, .blessant
un manifestant.. Le Sous-Préfet, rendu sur les lieux,
s'interpose puis se rend auprès
du Général Magli , pour
l'avertir que, si l'auteur des troubles ne lui était pas livré,
lui-même ne pourrait plus répondre de l’ordre public. Le Général
affirma que Pantalacci n'était pas parmi les
Italiens .
Or, le lendemain, au cours d'une perquisition opérée
au domicile de Pantalacci, où seul son père se trouvait, G. Krieger
saisit un message de son. fils, lui annonçant qu'il « était
sous la protection du major Ortona et
« qu ' avec lui, nous partirons tous
les deux à Bastia, où nous serons loin de tous ces sales
gens".
Devant
cette lettre, le général pâlit peut-être n'était-il
pas au courant. ? Le soir même, note G . Krieger. » on me
livra :mon homme bien ficelé,
que je fis enfermer à la
Gendarmerie, pour être
transféré avec son père à Bastia.. Fâcheuse décision, car quelques
jours plus tard, les Allemands
s’emparaient s'emparaient
de la ville et libéraient
les prisonniers;
L'arrestation de Pantalacci se
situe dans le cadre général des mesures d'épuration les plus urgentes
qui se traduisaient par la mise en examen, ou l'arrestation des
collaborateurs les plus notoires et dangereux cour l'ordre public.
L'arrivée du Général GIRAUD ,le 19 septembre,
mit fin à l'attente anxieuse. Georges Krieger, qui l'accueille, comme
seul membre du corps préfectoral en fonction- note avec amusement :"
Le bon peuple corse, au vu du képi à feuilles de chêne, cria de bonne foi : Vive de Gaulle !: Il avait pris Giraud
pour de Gaulle qu'il ne
connaissait pas. . . de vue:" Aussitôt, G. Krieger fit passer la
consigne: " C'est Giraud. ce n'est pas de Gaulle. » Mais la
ville de Corte était déjà
pavoisée aux couleurs alliées et les drapeaux avec la Croix de Lorraine
pendaient à de nombreux balcons .,notamment à celui
de la sous – préfecture
sous lequel Giraud, à sa sortie, fut mitraillé malicieusement par
la nuée de reporters
anglais et américains..
Le général Giraud venait de recevoir le général
Magli , commandant les troupes italiennes, et en présence du sous-préfet,
de lui dicter les conditions de la capitulation et de la participation de ses forces aux combats en cours contre les
Allemands. Dans une situation désormais éclaircie, les combats sont
relancés avec une plus grande vigueur. Les attaques aériennes ennemies se .multiplient aussi.
Plusieurs avions allemands, le 23 septembre,
bombardent Corte, frappant directement la sous-préfecture qui est
quasiment détruite ..Mme Krieger est blessée, ainsi que, plus gravement
sa mère, Madame
Marty, veuve de guerre. Un employé, F.Emmanuelli, capitaine de réserve,
est tué.G_. Krieger est
contusionné sous les décombres, avec des coupures au visage . Les deux
sentinelles en faction devant la
villa du Général .Magli, en face de la. sous‑préfecture,
sont tuées. La population compte aussi des victimes, parmi les quelles un
enfant tué dans un immeuble voisin de la sous-préfecture.
Georges Krieger est convaincu que la sous-préfecture
était l'objectif principal de ce bombardement. Quelques jours auparavant,
il avait intercepté une lettre adressée de Bastia par Pantalacci à sa
domestique restée dans son appartement.. Outre diverses recommandations ménagères,
il lui enjoignait avec insistance " de
quitter Corte avant le 23 septembre" . Termes dans
lesquels il lut une menace à l'égard de lui-.même et , aussi
de la. population
de Corte , " ces
sales gens " comme il les appelait, mais sans en deviner la nature.
Pendant que se poursuivent les opérations
militaires au nord de l'île. les liens avec le gouvernement d'Alger s’établissent
.Le 29 septembre 1943,le Commissaire à l'Intérieur. André Philip arrive
en Corse accompagné du préfet Charles
Luizet ;il est reçu par G. Krieger devant la sous‑préfecture en ruines , puis piloté au nord du
département jusqu'à des positions avancées
tenues par des francs-tireurs à St-Florent et
Belgodère. Du P.C du Général Martin,, ils aperçoivent une des
dernières phases des combats pour la libération de Bastia: la progression héroïque des Goumiers marocains, au col de
Teguine, contre les Allemands accrochés
au terrain pour couvrir les derniers embarquements vers l' Italie .
Pour certains (et sûrement pour madame Krieger qui accompagne son mari),
c'est la baptême du feu :l'artillerie allemande visant le PC et leur
groupe, en réponse aux salves tirées sur Bastia par des batteries
italiennes ralliées.
Avant de quitter la Corse, André Philip confirma
Georges KRIEGER dans ses fonctions et, par arrêté signé à la Préfecture d'Ajaccio le 1er octobre 194, l’éleva
à la 2ème classe.
André
Philip réalise qu'il est urgent, sans attendre la fin, très proche, des
combats, d'entreprendre dès à présent la reprise en mains de l' insurrection , afin d'éviter que les groupes
communistes ne prennent seuls le pouvoir. L'organisation d’élections
municipales lui parait le moyen: démocratique de mettre fin à la
confusion des pouvoirs.
.Mais G. Krieger fit valoir que, si elles étaient souhaitables, les élections étaient
pratiquement impossibles. Les
combats n'étaient pas terminés. Trois classes venaient d'être appelées
sous les drapeaux. . Surtout,
beaucoup de municipalités étaient désorganisées depuis les dernières
élections .municipales remontant
à 1935 ; décès , absentéisme des maires demeurant sur le continent. .Sans parler de celles remplacées illégalement
par des commandos. Les listes électorales sont caduques. I1 n'y a pas de
papier, les
moyens d'imprimerie
sont insuffisants et les
communications difficiles.
Se rangeant à
e; ces considérations, André Philip
reconnaît qu'il faut
attendre le rétablissement de conditions normales. C'était la solution
raisonnable. .Mais ce fut
bien dommage car selon G.
Krieger, si des élections avaient été possibles, elles auraient permis
d’éviter: la laborieuse et souvent dégradante compétition: qui allait
s'engager pour la: désignation de délégations spéciales.
Dans l'immédiat , le sous-préfet procéda aux
mesures d’épuration les
plus urgentes. Il disposait pour
cela de moyens exorbitants au
droit commun : perquisitions, réquisitions,
arrestation.s. Ces mesures s'appliquent en priorité aux
accapareurs et trafiquants du marché noir, les plus notoires et "
repérés '' depuis longtemps
L' épuration politique est plus délicate. La
renaissance des clans et des rivalités politicien et, surtout, la
pression communiste, créent un climat et des conditions plus favorables
aux dénonciations et aux " revanches " qu'à des jugements
sereins.
Fort de sa popularité e t de la confiance de
Giovoni ,G. Krieger. n'hésite pas à rejeter les propositions
d'arrestations qui lui sont proposées par le délégué à
l' épuration du
Comité d'arrondissement, lorsqu'elles lui paraissent sans fondement. I1
refuse, par exemple, l'arrestation des quelques :membres du Service
d'ordre légionnaire, qu'il avait d’ailleurs
réduit à l'impuissance dès sa création. .Au
préfet qui s'en étonne, il déclare, un peu vertement :" Ces
jeunes minables relèvent
d'une paire de baffes et d'un coup de pied au c...C'est déjà chose faite."
De même, il refuse la proposition d'arrestation
de M Pancrazi, personnalité
au dessus de tout soupçon, parent de Me de Moro-Giafferi et comme
ce dernier, sous la surveillance de l'0vra.. Le délégué en convient
,mais persiste en disant :" Cela lui fera les pieds ".
Autre exemple: un professeur de collège demande,
par I'intermédiaire du délégué, l' arrestation d’un de ses
collègues pour le motif suivant :" Par son attitude réservée
et son mutisme habituel, a donné lieu de penser qu'il était
collaborateur. "
Dans ces trois cas, les arrestations ont néanmoins eu lieu .Mais dans ces trois cas ,les
intéressés ont été libérés dans les jours suivants;
I1 n'était pas possible, toujours, de redresser
des bavures comme celles dont G. Krieger connut certains exemples.
L'affaire " Docteur Acquili", par contre, démontre à quels excès
conduisaient les malheurs de ce temps. L' épuration, en généra1,
s'effectue selon une procédure très sommaire, mais permettant de
maintenir quelques garanties. :Mais l'oubli de tous les principes conduit
à l'outrance L’affaire, » Docteur Acquili " en est, selon G
Krieger, un exemple odieux. Le sous-préfet reçoit, un soir, par
téléphone, l'ordre du préfet en personne, de se rendre immédiatement
à Pianelli-di-Fiumorbe,
pour rencontrer le Docteur Acquili, maire de cette commune et
conseiller général du canton. La mission est de lui signifier d'avoir à
démissionner de son mandat de conseiller général. » Quelles
justifications à faire valoir à l' intéressé ? », demande
le sous-préfet ? Aucunes, sinon que, selon l’opinion
et le contexte politique, il est indésirable.
G. .Krieger. arrive en pleine nuit, en septembre
dans cette région montagneuse et sauvage(c 'c'est le maquis des
Bandits d’Honneur) . Le docteur Acquili, homme âgé est un, géant
barbu, a un regard impressionnant, respirant la puissance par toute sa
personne. C'est, en réalité, le médecin de campagne, de tous les dévouement
et gratuit pour les pauvres. Il est aussi le maire et le conseiller général constamment
réélu au premier tour. Et voilà unir jeune sous-préfet qui vient
, sans préavis, le sommer de démissionner, sans explication.. Par raison
d'Etat. La colère de cet honnête homme, devant cette pitrerie, est
titanesque. I1 refuse, bien entendu, tout en restant amical
à l'égard du malheureux messager dont il comprend la confusion.
Une quinzaine de jours plus
tard, on apprit sa mort. Son dernier cri
de révolte..G Krieger prit sa décision. Il dit au préfet"
C'est moi qui vais me charger de lui faire un bel enterrement."
Devant la, population rassemblée, le sénateur
Giaccobi et G Krieger prononcèrent à tour de rôle à la face des
délateurs calomnieux et
anonymes des allocutions élogieuses qui furent reproduites dans la
presse.
La partie 1a plus difficile à jouer fut celle des
municipalités. De nombreuses mairies avaient
été occupées d'autorité, soit par des comités investis par le
Front national, soit par des commandos émanant du clan rival.
Or 1a Corse, premier département français libéré,
apparait alors comme le banc
d'essai du rétablissement de la légalité républicaine , tel qu'il
devrait être réalisé sur le continent. Le général Giraud, qui ne
voyait pas 1a nécessité d'un.e administration civile en Corse note François
Coulet ( in « Vertu des temps difficiles » ) avait pourtant accepté la nomination
de Charles Luizet, comme préfet de la Corse, patriote sincère et probe, au reste ancien officier de carrière,
connu de Giraud, qui l'avait apprécié au Maroc (au Service des Affaires
indigènes).
Le nouveau secrétaire général pour la police,
François Coulet qui arrive en Corse en même temps que Charles Luizet est
envoyé, lui, par De Gaulle . Dans ses mémoires " Vertu des Temps
difficiles ",( précité ) il rapporte que De Gaulle lui fit de
nombreuses recommandations avant son départ d'Alger; "Dites à
Luizet qu'il faut qu'il soit le " préfet gaulliste »(
Giraud et De Gaulle se
disputaient alors la présidence du Comité français de Libération
nationale fondé le " 3 juin 1943)- " Ne laissez par les
communistes vous envahir."
En définitive
la prise du pouvoir par les communistes pouvait créer un précédent pour
la prochaine libération de la France continentale. Le danger était dénoncé
et la mission désignée.
François Coulet ne tarde par à prendre conscience
des difficultés du nouveau pouvoir. Arrivé le 19 septembre, il fut témoin,
dès le 21, du premier rapport de force entre le préfet Luizet et le
Comité départemental de libération, présidé par Giovoni , avec
Vittori les autres communistes malgré le contrepoids de Raimondi
et de H.Maillot , cousin du Général De Gaulle.
I1 raconte :" A la Préfecture d'Ajaccio ,le
bureau du préfet était plein de patriotes, à l'air décidé, brassards
au bras , mitraillettes sur la poitrine: le Comité de Libération ,
Giovoni et Vittori en tête.
Tout le monde bluffait allègrement ce jour-là:
les délégations communistes, en décrivant à Luizet une Corse
toute entière en armes et obéissant à leurs ordres, avec la
discipline d'une armée; les délégués non communistes, dont le Sénateur
Giaccobi, en lançant des chiffres fantaisistes, pour donner du sérieux
à leur groupement,
contestaient l'arithmétique des autres " et commencaient à se
disputer.
" Le préfet, au contraire, affirme une unité
de doctrine dont " Alger ne donnait pas l'exemple.
"Le perspicace Giovoni, qui ne pouvait
ignorer que De Gaulle serait le plus fort, mais qui avait traité avec
Giraud ,sentant " que, s'il voulait gagner la partie, c'était
maintenant qu'il fallait le faire, employait tout son talent et toute sa
fougue à faire plier ce
nouveau venu, mince dans son
complet bleu, ce fonctionnaire tout seul, sur qui reposait l'avenir de la
souverainté nationale, pour l'amener à consentir au partage de son
autorité.
" Pourtant après deux heures d'échanges
oratoires, Luizet arriva à ses fins, remercia les délégués, leur
affirma qu'il ne saurait se dispenser de leur appui ...Il avait
gagné"
G Krieger avait déjà affronté la même "
transition ", le 10 septembre, lors de la première réunion du Comité
de libération de Corte. Mais à la différence de Luizet et de Coulet ,
il n'avait reçu - et pour cause,
n'ayant pas de relations avec Alger, aucune consigne de la France
Libre, ni de quiconque. Il dut se fier à sa propre analyse. Or, il est
fort de la confirmation qu'il a reçue, du premier jour, du Front
national. Il peut s'appuyer sur le Sénateur Giaccobi et les groupements
locaux qui, eux , refusent de reconnaitre,
seuIement le Front national. I1 s'est aussi convaincu,
pendant l'occupation, que les Corses ont, au fond, le goût de l'autorité,
s’ils n'ont pas autant celui de la légalité.
C'est pourquoi, il affirme d'emblée sa volonté de
partenariat, mais refuse tout partage du pouvoir, dans une sous-préfecture
"bicéphale". Sans doute parce que les protagonistes savent que
sans se connaître, ils sont arrivés au terme du même combat, l'accord
est vite conclu et ne sera plus dénoncé - sur la formule connue
:" Délibérer est le "fait de plusieurs. Décider est le fait
d'un seul".
A la faveur du nouvel équilibre des forces, le rétablissement
de l'ordre républicain peut être efficacement poursuivi. La remise en
ordre des municipalités se présente comme la tache la plus urgente. Dans
la plupart des communes, pour en finir avec les "usurpateurs"
,il convenait de confier le pouvoir municipal à des délégations spéciales,
nommées par le Commissaire à l'Intérieur, sur propositions du corps préfectoral.
Pour ses propres propositions, G. Krieger
entendait, selon le choix de sa conscience, assurer la meilleure représentation
démocratique de la population. La: délégation serait composée
principalement des résistants qui s'étaient distingués pendant
l'occupation et les combats de la libration. Mais aussi de citoyens qui,
sans avoir pris les armes, avaient, par leur conduite et la manifestation
de leur civisme, contribué à la résistance.
Mais comment les distinguer de ceux qui, avec la
seule référence du Front national, s'étaient emparés des mairies, dans
le seul but d'assurer la mainmise communiste, tant
redoutée du Général
De Gaulle. Dans les consultations, comment deviner les pressions
dissimulées des élus, des clans, du Front national, et rester équitable.
En fait, souvent, sous des pressions diverses à
différents niveaux les délégations spéciales nommées étaient
davantage la représentation du Parti communiste, ou d'un clan revenu en
surface, que de la réalité démocratique. Sans parler des nombreuses
confusions de personnes, dues aux nombreuses homonymies en Corse.
La désignation de la délégation spéciale de
Corte fut plus difficile.G.
Krieger l'avait établie en reprenant la plupart des membres du Conseil
municipal installé par le Front national le 9 septembre 1943, par Giovoni
et Choury, en accord avec le sénateur Paul Giaccobi, maire de Vénaco et
conseiller général de Vezzanï.
I1 y avait ajouté
plusieurs personnalités connues pour leur adhésion à la France
Libre. Cette composition avait été arrêtée après de sérieuses
consultations et paraissait représentative.
La décision était encore en suspens à Alger,
lorsque Emmanuel d'Astier de La Vigerie, nouveau Commissaire à l'Intérieur,
vint en visite officielle en Corse. A Corte, après la présentation
protocolaire des corps constitués, le Commissaire, en privé, invite
G.Krieger à l'entretenir du projet en suspens. Ce dernier lui déclarant
que la question était assez compliquée et que les exigences de
l’emploi du temps ne lui permettraient pas, peut-être, de
l'exposer, d'Astier lui répartit " Ne craignez rien à ce sujet, car
je suis parfaitement au courant" ,sur un ton comminatoire qui n'annonçait
rien de bon. Après l'exposé de G.Krieger, il déclara :" Je ne suis
pas du tout de votre avis et " voici mes instructions. Je vous prie
de revoir vos propositions. Demain matin, je serai à Sartène. Mais vous
viendrez à Ajaccio l'après-
midi pour me présenter vos nouvelles propositions."
Le lendemain, G. Krieger se présente à E
.d'Astier et lui déclare en substance :" J'ai repris l'étude de mes
premières propositions. J'ai toujours
le sentiment que la composition de la délégation spéciale assure une
représentation équitable et démocratique de la population. C'est
pourquoi, si vous estimez qu'un autre que moi peut mieux " réaliser
ce qui vous souhaitez, mon poste est à votre disposition ».
Bien entendu, la délégation spéciale nommée par
le ministre ne ressembla en rien aux propositions du sous-préfet. Ce
dernier, à sa grande surprise, n'est pas relevé de ses fonctions. I1 se
demande, en définitive, pourquoi E. d 'Astier s'était donné tant de
mal, pour obtenir en vain, un avis conforme à ses désirs, alors que, de
toute façon, la décision lui appartenait. Les amis de G Krieger lui
avaient-ils évité la sanction ? Le ministre voulait-il
seulement tordre spectaculairement le poignet du sous-préfet, pour
satisfaire à des doléances dont il était saisi, à son sujet, par
certains éléments communistes qui disaient à G.Krieger :" Vous
avez changé. Vous n'êtes " plus le même que pendant l'occupation.
Vous preniez la défense des communistes
poursuivis ou arrêtés par les Italiens. Aujourd'hui,
vous critiquez parfois nos décisions."
G.Krieger répondait :" Je n'ai pas changé.
Je défends tous les Français sans exception. S'il s'agissait surtout de
communistes, c'est qu'en
effet, c'était surtout les communistes ‑ ou prétendus
tels qui étaient l'objet des représailles italiennes. Dans la
liberté retrouvée, mon rôle est toujours de défendre la démocratie
et les droits de l' homme . "
I1 est vrai que G.Krieger, avec la liberté
qu'autorisaient ses relations amicales avec Charles Luizet, avait souvent
exprimé, en privé, ses craintes à ce sujet :." C'est anormal.
Les communistes s'emparent
successivement de tout. Ce qu'ils n'ont pas pris, on le leur offre. Tout
cela parce que malheureusement, les élections qui étaient souhaitables,
ont été reconnues irréalisables. " .Un jour, le préfet -
qui était en uniforme alors que le sous-préfet était en civil, lui énonça
, avec une solennité inhabituelle :" Cet uniforme que nous portons,
c'est une livrée..." Au sursaut de G Krieger , il se reprit :
"... une livrée honorable, sans doute ,mais c'est la livrée du
" gouvernement." .Son interlocuteur
lui répondit :" Pour moi, ce ne sera jamais
une livrée » !
Ce que le préfet voulait lui dire, c'est que le
devoir était " d'observer la mainmise du parti communiste sur
le pouvoir, en essayant de la limiter, sans donner l'éveil et afin d'en
tirer la leçon pour la prochaine libération du continent.
Cette attitude pragmatique correspondait à la
recommandation de De Gaulle : " Ne vous laissez pas déborder
par les communistes." Pour
E.d'Astier , à l'opposé, la
règle était de respecter la
suprématie du Front national communiste.
Pour l'installation des délégations spéciales,
la préférence donnée au Front national était. source de conflits. On
conçoit l'indignation d'un maire, n'ayant pas cessé ses fonctions et
sans reproche, de se voir supplanté sans explication. Souvent les "
occupants " des lieux (maires élus en 1935 ou usurpateurs) ne
veulent pas céder la place à la délégation spéciale, qu ‘elle soit
représentative ou non. G. Krieger doit se rendre sur place pour procéder
l’installation, avec le concours de
la : gendarmerie.
Parfois, il faut pénétrer par effraction dansa la
mairie. Dans certaines communes, le logement du maire sert de mairie. I1
fait déménager les archives et
le mobilier communal dans le logement du président. Toutes opérations pénibles,
au milieu d'habitants divisés. Au cours de l'installation., G Krieger ne
manque pas de préciser ;" Vous êtes nommés par le général De
Gaulle. I1 s'agit d'une délégation temporaire qui prendra fin dès que
possible, lors de l'organisation d'élections démocratiques." Rappel
indispensable et diversement apprécié.
L'opération CORSE, militairement gagnée
,politiquement réussie, était
terminée dans l'unité nationale. Lors de sa tournée de la Corse effectuée
par le général :De Gaulle les
journées des 6, 7 et 8 octobre donnent tout son sens à la libération de
la Corse. Ce fut un accueil délirant dans les villages et les villes,
d'Ajaccio à Corte ,puis à Bastia, malgré une pluie diluvienne.
A Sartène comme
dans chaque village
où De Gaulle s'écriait :" Vive
la France , Vive la Corse !",la 'Marseillaise
retentissait, chantée " a capella ",même par les Italiens qui
s’étaient ralliés aux troupes françaises .
" La Corse, note François Coulet( précité
), allait bientôt ,par ses braves enfant
à nouveau mobilisés, jouer son rôle dans la libération du
Continent et fournir son
contingent de bons soldats. C'était pour elle une
façon de aux retrouver " ses habitudes ". Enrôlés dans
l'armée de libération, ils partiront pour poursuivre la guerre jusqu'en
Allemagne.
Charles Luizet, François Coulet et Georges Krieger
quittent la Corse le 13 juillet 1944 pour se rendre à Alger. .A leur départ,
des dirigeants du Front national leur lancent une manière de défi :"
Pour la libération du continent, nous n'oublierons pas la leçon de la Corse
" .
A quoi tous les trois répondirent d'une seule voix :" "
Nous non plus ».
Charles Luizet est parachuté sur Paris, pour
occuper clandestinement 1a préfecture de police
François Coulet ,parachuté en Normandie, est le
premier préfet de région à accueillir les Américains.
Georges Krieger entre alors au cabinet de Paul
Giaccobi, ministre de l'Éducation nationale et de l'Économie. Lorsque le
gouvernement s'embarque pour la métropole, après la libération de
Paris, il opte pour son
détachement auprès du général Mast, résident général en Tunisie,
comme maire de Bizerte, avec la" mission de reconstruire et
réorganiser ce grand port militaire français ».